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Que change le numérique dans la pratique pédagogique des enseignants ?

L’intégration d’équipements numériques dans la salle de classe ouvre de nouvelles possibilités pédagogiques. Pour comprendre de quelle manière le travail des enseignants est impacté par cette transformation, nous avons demandé à plusieurs d’entre eux de nous raconter leurs expériences. Découvrez leurs témoignages et notre synthèse ci-dessous.

Le numérique repousse les murs de la classe

Les outils numériques sont des instruments familiers des élèves qui s’en servent aujourd’hui assez largement en dehors de l’école. Pour Jean-Roch Masson, instituteur en classe de CP, le rapport à l’apprentissage et à l’information est modifié par l’intégration de ces appareils dans notre quotidien :

« Le numérique a changé le rapport au savoir, et au temps d'apprentissage : enseignant, je ne suis plus le référent en matière de connaissances, et la présence en classe n'est plus la seule occasion d'apprendre : grâce à la mobilité du numérique, les élèves poursuivent leurs apprentissages en dehors de l'espace et du temps de la classe. »

Ils peuvent facilement travailler à distance seuls via des plateformes dédiées ou des contenus rendus disponibles par leurs enseignants à distance. Pour Bruno Devauchelle, le numérique permet donc de mettre en activité à distance les élèves :

« Quand le numérique s'est vraiment déployé, j'ai développé les possibilités de la distance, de l'assouplissement des temps d'enseignement et d'apprentissage, j'ai beaucoup utilisé l'accès direct aux ressources et documents, numériques ou non. »

Les élèves ont très facilement accès à une multitude d’informations sur Internet et sur différents supports numériques, à n’importe quel moment. L’apparition des outils numériques dans la salle de classe leur fournit un repère qu’ils maitrisent, tout en leur permettant de montrer leurs compétences dans l’usage des appareils. Il permet aussi aux enseignants d’offrir un panorama plus large d’activités en classe. Pour Pascal Bihouée, le numérique est donc une opportunité formidable :

« Il offre des possibilités d’accès à des ressources et des contenus variés, riches, interactifs, adaptés. »

Les supports numériques sont nombreux à proposer des travaux de groupe collaboratif et permettent de faciliter les interactions entre les élèves par le biais d’un medium nouveau.

« L’enseignant, poursuit Pascal Bihouée, autrefois transmetteur de savoir devient médiateur. Ingénieur pédagogique, il est scénariste de séquences pédagogiques, chercheur ou producteur de ressources numériques et accompagnateur aux cotés de chaque élève. »

L’enseignant-médiateur

Et c’est là l’une des plus grandes évolutions du métier d’enseignant : la multiplication des sources d’information par le numérique lui confère un rôle essentiel dans l’accompagnement et l’apprentissage du tri des informations et des contenus comme l’explique Jérôme Staub :

« Partant du principe que le numérique ouvre les portes d’une connaissance partagée par tous, le travail est surtout orienté vers une approche critique des sources, de leur validité, de leur fiabilité. […]Le rôle de l’enseignant est modifié : loin d’être un simple coach de connaissances, il reste celui qui organise, guide, formule ou reformule afin d’éclairer le parcours de l’élève. »

Un accompagnement essentiel selon pou Nadia Millet, animatrice départementale en Technologies de l'Information et de la Communication pour l'Enseignement, qui fait l’analogie entre l’usage des nouvelles technologies et l’adhésion à club de sport :

« Ils [les élèves] agissent de la même façon que lorsqu’ils jouent au ballon, ils fixent leurs propres règles du jeu. Mais s’ils veulent aller plus loin dans leur jeu, ils intègrent un club. L’entraîneur leur apprendra d’une part les règles du jeu et d’autre part à les respecter. »

Pour Pascal Cherbuin, l’enseignant s’inscrit également dans une démarche d’investigation :

« Mon rôle de d’enseignant consistait principalement à transmettre ces connaissances. Depuis que l'information est immédiatement disponible, mon rôle consiste à apprendre à l’élève à accéder, extraire et utiliser les connaissances disponibles sur le net pour analyser et résoudre un problème posé par une situation nouvelle. »

Plus globalement, l’enseignant joue désormais un rôle majeur dans le développement d’une approche critique des médias – au sens large – disponible sur Internet et des supports proposés aux élèves. Selon Bertrand Formet, il s’agit d’un nouvel angle éducatif à développer :

« Accompagner la réflexion et la prise de distance par rapport aux outils utilisés au quotidien, aux informations qu'ils diffusent, ce rôle d'éducation aux médias est pour moi essentiel. »

Si le bilan global est assez positif pour tous les enseignants, Jean-Paul Moireaud constate toutefois une limite à ces nouvelles pratiques : la frontière entre vie privée et vie professionnelle pour l’enseignant devient de plus en plus poreuse :

« La contrepartie de l’accroissement spatial a eu pour corollaire, l’extension du temps de travail sans contrepartie. Une quasi absence de prise en compte du temps numérique par les institutions est la pierre qui manque à l’édifice. »

Découvrez tous les témoignages des enseignants :

Jérôme Staub, professeur d’histoire-géographie

Partant du principe que le numérique ouvre les portes d’une connaissance partagée par tous, le travail est surtout orienté vers une approche critique des sources, de leur validité, de leur fiabilité. Les opérations de tri et de sélection sont les premiers critères d’une intégration du numérique dans les cours.

La capacité de synthèse textuelle ou graphique est particulièrement sollicitée afin de favoriser la conception d’un savoir plus personnalisée, conçu de manière collaborative. Le rôle de l’enseignant est modifié : loin d’être un simple coach de connaissances, il reste celui qui organise, guide, formule ou reformule afin d’éclairer le parcours de l’élève.

Les pratiques de partage et de travail collaboratif sont mis en valeur par les possibilités de modification en ligne qu’offrent les solutions numériques, tout en interrogeant les élèves sur la privatisation des données. De part ces évolutions constantes, le numérique en pédagogie s’apparente de plus en plus à des laboratoires d’innovations.

Pascal Bihouée, professeur de sciences physiques

En quelques années, le numérique a complètement bouleversé mes pratiques pédagogiques. Le numérique favorise l’envie, l’initiative, la curiosité et le plaisir d’apprendre et de découvrir chez l’élève. Il offre des possibilités d’accès à des ressources et des contenus variés, riches, interactifs, adaptés. Il permet le travail à distance et fournit une multitude d’outils pour le travail coopératif et collaboratif, les échanges et le partage. Il fait évoluer en profondeur le rôle de l’enseignant et sa relation avec l’élève.

L’enseignant, autrefois transmetteur de savoir devient médiateur. Ingénieur pédagogique, il est scénariste de séquences pédagogiques, chercheur ou producteur de ressources numériques et accompagnateur aux cotés de chaque élève. L’élève est associé à la production de ressources numériques, il s’interroge lui-même sur ses apprentissages et ses compétences. Le numérique devient un outil d’évaluation et de remédiation. Il facilite d’acquisition des connaissances, le développement de compétences et permet un suivi plus personnel des apprentissages.

Jean-Paul Moireaud, professeur

La question du changement évoquée dans le cadre des pratiques pédagogiques numérisées doit s’entendre sous une acception duale. La E.education dans un double mouvement contradictoire dynamise le métier et le dégrade en même temps.

Le numérique a transformé mon métier en augmentant l’espace éducatif à investir. Mes repères traditionnels de temps et d’espace ont été reconfigurés, j’ai exploré de nouveaux lieux virtuels d’enseignement et d’apprentissage. Au sein de ce paysage éducatif reconfiguré j’ai élaboré des ressources multimodales qui ont modifié mon rapport à la pédagogie et à la didactique.

J’ai vécu un réel changement dans mes attitudes corporelles professionnelles lorsque je me suis affranchi de la posture statique chaise / ordinateur fixe. L’expression « everyhere, anytime» s’est inscrite dans ma réalité professionnelle. La contrepartie de l’accroissement spatial a eu pour corollaire, l’extension du temps de travail sans contrepartie. Une quasi absence de prise en compte du temps numérique par les institutions est la pierre qui manque à l’édifice.

Jean-Roch Masson, professeur des écoles

J'utilise depuis 4 ans le réseau social Twitter avec des élèves de CP, afin de renforcer l'apprentissage de la lecture par l'écriture de courts messages et par la communication qui en découle.

Cet usage numérique a apporté une plus grande individualisation des parcours d'apprentissage : chaque élève est acteur d'un projet d'écriture à son niveau, il en comprend le sens. Les enfants ont aussi développé beaucoup plus d'échanges, grâce à la communication que permet le réseau social : la connaissance de la langue est renforcée dans une vraie situation de communication.

Enfin, la classe s'ouvre sur le monde extérieur, entraînant parallèlement un renforcement du lien école-familles.

Plus généralement, le numérique a changé le rapport au savoir, et au temps d'apprentissage : enseignant, je ne suis plus le référent en matière de connaissances, et la présence en classe n'est plus la seule occasion d'apprendre : grâce à la mobilité du numérique, les élèves poursuivent leurs apprentissages en dehors de l'espace et du temps de la classe.

Nadia Millet, ATICE

Les jeunes pensent que la toile est un espace de non droit, ils n’en connaissent souvent pas les règles et ignorent qu’ils doivent protéger leur identité numérique.

Ils utilisent Internet de façon empirique, ils jouent, échangent, communiquent et manipulent des supports numériques. Ils pensent qu’ils en ont la maîtrise.

Ils agissent de la même façon que lorsqu’ils jouent au ballon, ils fixent leurs propres règles du jeu. Mais si ils veulent aller plus loin dans leur jeu, ils intègrent un club. L’entraîneur leur apprendra d’une part les règles du jeu et d’autre part à les respecter.

Pour les Tice, le processus est le même, seulement les enjeux sont bien plus importants. De même que l’entraîneur, le rôle de l’enseignant est de leur apprendre les règles, de les guider dans l’apprentissage des Tice et de les aider à adopter une attitude critique et responsable pour profiter pleinement de la richesse du net.

Pascal Cherbuin, professeur de sciences physiques

L'utilisation d'internet a modifié ma conception de l'enseignement.

En faisant simple, voire simpliste, avant l'arrivée d'internet, l'information était peu disponible et pour être intellectuellement autonome il fallait accumuler un grand nombre de connaissances. Mon rôle de d’enseignant consistait principalement à transmettre ces connaissances. Depuis que l'information est immédiatement disponible, mon rôle consiste à apprendre à l’élève à accéder, extraire et utiliser les connaissances disponibles sur le net pour analyser et résoudre un problème posé par une situation nouvelle. Cela passe par une nouvelle façon d'enseigner. Je ne fais plus du "cours-activité-TP", exercices, contrôles, mais de la démarche d'investigation. L'élève doit alors appréhender un problème posé par une situation nouvelle complexe et y apporter une réponse adaptée en puisant dans ses ressources personnelles et dans les ressources disponibles sur internet. A lui de savoir mener sa recherche, sélectionner les ressources et comprendre et extraire les informations dont il aura besoin. Tâches bien plus complexes et difficiles que celles que je pouvais lui demander il y a quelques années, mais c'est un apprentissage qui lui permettra de faire preuve d’esprit critique, de s’adapter dans sa vie professionnelle et personnelle et d’être un citoyen responsable.

Bertrand Formet, professeur des écoles et formateur TICE

Plus qu'un changement radical, l'utilisation professionnelle du numérique a été presque imperceptible. On essaye, on jauge l'enrichissement apporté à la séance qu'on s'apprête à proposer à nos élèves, on découvre d'autres pistes pour enfin se demander pourquoi et comment on a fait pour ne l'utiliser avant.

Le numérique n'a de sens que s'il est au service des apprentissages. Complément précieux au quotidien de la classe, le changement de temps et d'espace qu'il offre permet l'ouverture du « hors école », l'abolition des frontières. Par la publication facilitée, on écrit et on est lu, plus du seul enseignant mais par des lecteurs hors la classe.

Accompagner la réflexion et la prise de distance par rapport aux outils utilisés au quotidien, aux informations qu'ils diffusent, ce rôle d'éducation aux médias est pour moi essentiel. Le partage et les échanges via les réseaux, source inépuisable d'idées et de ressources, resteront ma «révolution» professionnelle

Bruno Devauchelle, formateur-chercheur au Centre d’études pédagogiques pour l’expérimentation et le conseil de Lyon

Dans le secondaire, la formation continue ou l'université, le numérique a toujours été un enrichissement de mes pratiques habituelles. Enrichissement des supports qui se sont notoirement améliorés (en 1979, j'utilisais une machine à écrire mécanique pour mes premiers cours), utilisation de la vidéo en autoscopie avec les élèves et les enseignants. Quand le numérique s'est vraiment déployé, j'ai développé les possibilités de la distance, de l'assouplissement des temps d'enseignement et d'apprentissage, j'ai beaucoup utilisé l'accès direct aux ressources et documents, numériques ou non. Plus récemment, c'est dans les pratiques de mutualisation et de mise en activité à distance que j'ai beaucoup investi en plus des séminaires d'enseignement mixtes (présentiel et distanciel) sur plateforme synchrone et asynchrone.

Ce qui a le plus changé, c'est la recherche de nouvelles formes de mise en activité des étudiants, élèves, stagiaires, s'appuyant sur l'utilisation autonome des outils numériques dans le cadre de projets par exemple.

Photographie
Computer Kidmikemcilveen sur Flickr (licence CC)