De la craie à l'écran
Six mois dans la classe immersive

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Les écrans : nouveaux alliés des enfants pour un meilleur apprentissage ?

La question de l'utilisation des écrans par les enfants et de ses conséquences est un sujet qui concentre l’attention des professionnels de l’éducation et des médias. Pourtant il est impossible de faire une généralité des usages qui en sont faits. Selon les tranches d'âge concernées, les effets peuvent s'avérer très différents.

L'avis de l'Académie des sciences remis le 17 janvier 2013 intitulé L'enfant et l'écran rappelle ainsi que le cerveau des enfants passe par différents stades de développement, stades pendant lesquels il est plus ou moins sensible aux écrans. Leur utilisation en classe doit donc être pensée en fonction de l’âge de l’enfant qui les utilise.

Développer et valoriser les nouvelles compétences avec les écrans

Si entre deux et six ans les enfants « doivent pour la première fois apprendre à privilégier alternativement le réel et le virtuel et à en jouer », la tranche d'âge correspondant à l'élémentaire - à savoir six- onze ans - correspond à celle du développement cognitif (lecture, raisonnement, etc.). Selon l’avis de l’académie des sciences, l'intégration et l'usage des nouvelles technologies jouent alors un rôle primordial dans le développement des compétences cérébrales de l’enfant :

« L'usage pédagogique des écrans et des outils numériques à l'école ou à la maison est un progrès technologique et éducatif important » précise le rapport.

L'utilisation des outils numériques dans la classe permet aux enfants de développer de nouvelles compétences et d’appréhender les notions sous des angles différents. Pour Gary Small, directeur du Longevity Center de Los Angeles, les écrans ont la capacité de stimuler très fortement leurs utilisateurs, mais leur utilisation doit rester encadrée.

Dans un article paru sur le site du New-York Times, il explique :

« Nous savons que les enfants comme les adultes sont particulièrement réceptifs aux stimulis des tablettes ou des smartphones, mais il faut faire attention à ce que l’usage de ces écrans ne prenne pas le pas sur les interactions entre individus, sans quoi cela pourrait entraver le développement de certaines capacités de communication. »

L’apprentissage au travers des écrans doit donc être encadré par un enseignant ou un adulte pour être le plus efficient. Dans ce cadre, il permet également d’accompagner les enfants dans un environnement qui change. C’est ce qu’estime Serge Tisseron, psychiatre, psychologue et auteur du livre Du virtuel psychique au virtuel numérique qui précise qu’il est important de noter que les jeunes d’aujourd’hui acquièrent une culture numérique bien avant de commencer leur apprentissage. C’est donc à l’école de s’appuyer non pas sur des machines, mais sur cette culture particulière. Il insiste sur la nécessité de valoriser ces compétences déjà acquises :

« Cela ne veut pas dire introduire des machines à l’école, mais il faut tenir compte de la perception du monde des enfants. C’est pour eux un plaisir de retrouver à l’école une valorisation des compétences culturelles qu’ils ont acquises à la maison dans le maniement des technologies numériques. »

Mais au-delà des compétences, l’introduction des écrans à l’école pose également la question du plaisir d’apprendre à l’école. Le bien-être, le plaisir… ce ne sont pas forcément des valeurs que l’on attendait de l’école il y a une trentaine d’années. Pourtant, une étude PISA montre que les élèves qui prennent du plaisir à étudier ont des performances 20% supérieures. Prendre du plaisir, permettrait donc de mieux réussir.

C’est ce qu’explique Eric Charbonnier, spécialiste de l’éducation à l’OCDE, en prenant pour exemple le Canada, le seul pays avec le Japon où l’école fournissait à ses élèves plus de plaisir en 2009 qu’en 2000 :

« [Au Canada] les manuels scolaires sont renouvelés tous les ans et intègrent toutes les cultures de ce pays : ils sont, finalement, le reflet de la société – et les élèves qui les utilisent se reconnaissent dans ce qu’ils doivent apprendre ».

Et pour Kevin Bartlett, directeur de l’école internationale de Bruxelles, la technologie joue un rôle central dans cette quête du plaisir d’apprendre. A condition d’être maitrisée :

« Les élèves doivent fermer leurs tablettes si cela ne les aide pas à lire – car on ne peut utiliser la technologie que si on sait où l’on va » explique-t-il.

Concilier « intelligence visuelle » et culture alphabétique

Il est aussi important de rappeler que ces écrans ne viennent pas simplement remplacer le traditionnel cahier pour certaines activités. Ils peuvent proposer aux élèves, selon les matières, des cours plus interactifs et surtout une expérience enrichie.

Pour Bruno Duvauchelle, chargé de Mission TICE à l’Université catholique de Lyon et professeur associé à l’université de Poitiers, l’écran et le cahier sont donc complémentaires dans l’éducation des enfants :

« La question n’est pas celle de la lutte des surfaces, de l’écran plus que du papier. Il n’y en a pas un meilleur que l’autre. La question c’est lequel est le meilleur et à quel moment. Les écrans, et notamment les tablettes, doivent être présents comme un écosystème pour commencer et pas comme exceptionnel. »

Un constat que partage Divina Frau-Meigs, sociologue des médias, qui rappelle que l’écran et le papier ne sont pas deux cultures en opposition :

« [Par les écrans] l’école doit incorporer cette forme d’intelligence visuelle, outre celle de la culture alphabétique, qui domine encore sans conteste dans les apprentissages élaborés pour la seconde révolution industrielle. L’école ne laisse pas rentrer l’écran, elle ne s’adapte pas, sa réponse est celle du ralentisseur social que sont toutes les institutions en général : bloquer l’Internet, demander aux élèves de déposer leurs portables… »

Et selon elle, l’enjeu est de taille :

« L’école se protège sans essayer de trouver un équilibre alors que l’on pourrait voir émerger une intelligence nouvelle. Ces deux cultures ne sont pas en opposition, ce sont deux approches différentes d’un même objet et il faut s’en occuper rapidement, car la viabilité et la légitimité de la troisième révolution industrielle, basée sur la production et le traitement de l’information, en dépend. »

Apprendre à s’autoréguler

Outre le suivi plus personnalisé et la possibilité de s'adapter aux besoins de chacun, l’apprentissage par les écrans permet aux enseignants d’apprendre aux enfants à s’autoréguler.

S’ils développent de nouvelles compétences, il ne faut pas pour autant négliger les potentiels aspects négatifs de l’utilisation des écrans. Ces derniers se sont multipliés dans notre environnement et sont désormais omniprésents. Leur présence au sein de la salle de classe permet alors un accompagnement dans la relation que créent les enfants aux écrans. Un processus « d'alphabétisation numérique » assuré par l’enseignant qui se voit ainsi doter d’une nouvelle mission.

Le rapport de l’académie des sciences précise qu’il s’agit de donner des repères à l'enfant, ce qui lui permet de trouver sa place face aux écrans et de bien les identifier :

« De la même façon que les nouveaux objets des années 1980 ont permis d'introduire tous les bébés à l'éveil sonore et à la diversité des contacts tactiles, les nouveaux outils numériques permettent de diversifier les sources de stimulation des jeunes enfants, et de cultiver chez eux les formes sensori-motrices de l'intelligence, aussi bien intuitive qu'hypothético-déductive. À condition qu'il s'agisse d'un usage limité dans le temps accompagné d'un adulte et sans autre prétention que de jouer ensemble."

Un constat que partage Jérôme Staub, professeur d’histoire et de géographie :

« C’était le même débat quand la télévision est arrivée, on disait qu’on allait lobotomiser le cerveau des enfants. Mais tout dépend de ce qu’on met derrière l’écran en question. La problématique ne change pas, c’est juste le mode d’affichage qui est différent. »

De la passivité face à la télévision, l’enfant ou l’élève est devenu actif face à l’écran et peut alors influer sur le contenu, au profit d’une découverte ou d’un apprentissage plus pertinant.

Pour Pascal Bihouée, professeur de Sciences Physiques, l’important est de faire agir l’élève face à l’écran :

« L’écran est utile à partir du moment où l’élève est actif. Il faut qu’il y ait une démarche interactive. Il ne s’agit pas seulement de regarder quelque chose, qu’il y ait plein d’informations et que l’élève ne sache pas les utiliser. »

Pour conclure, les nouvelles technologies facilitent et augmentent les capacités d’apprentissage des enfants si celles-ci sont encadrées par les enseignants et les parents. Des garde-fous essentiels pour permettre de préparer un terrain favorable au savoir et préparer au mieux les élèves au monde et à la société qui les attend en leur permettant d’être davantage acteur du monde qui les entoure.

Crédits photographie :

Exploration Day 5 Illustration FlickR CC By-Nc par Penn Slate